Le faucon du siam
et l'indignation du gouverneur,
Phaulkon crut percevoir chez lui un soupçon d'hésitation. Il luttait maintenant
pour sa vie elle-même et, si mince qu'elle fût, c'était sa seule chance. Il lui
fallait poursuivre jusqu'au bout. « On m'a choisi, Excellence, car personne ne
soupçonnerait jamais un farang de... jouer le rôle d'un envoyé. »
Au cas où l'on découvrirait sa supercherie à propos de
son ignorance de la langue, c'était là la stratégie que Phaulkon avait décidé
d'appliquer et il avait répété son rôle une douzaine de fois. Son ami, mestre Phanik, qui connaissait mieux la hiérarchie du pouvoir au Siam que
n'importe quel autre étranger, lui avait dit un jour que la crainte des espions
royaux était le talon d'Achille de tout gouverneur de province.
« Vous voudrez bien m'excuser, Excellence, reprit
Phaulkon, on ne s'attend pas à voir un farang connaître votre langue. Aucun
honorable gouverneur ne risquerait donc de se surveiller en présence d'un
misérable grain de poussière comme moi. C'est Sa Très Gracieuse Majesté en
personne qui a conçu ce plan, ajouta-t-il sur le ton de la confidence. Et je
pourrais être exécuté pour l'avoir révélé.
— Allons donc, ricana le gouverneur, pour qui me
prenez-vous? Nous perdons le temps de tout le monde, y compris celui du
bourreau. Et les canons alors ? » La colère du mandarin ne faisait visiblement
que croître. « Pourquoi avez-vous nié leur existence ?
— Je les transportais à Songkhla, sur ordre de Son
Excellence le Pra Klang, répondit Phaulkon sans hésitation. J'avais juré de ne
pas révéler leur existence.
— Leur existence? Il y en avait donc plus qu'un?
— Il y en avait cinq, Excellence.
— Et pourquoi avez-vous gardé le silence?
— Pour avoir un effet de surprise complet. Comme
Votre Excellence ne l'ignore pas, les habitants de Songkhla sont de fidèles
sujets de Sa Majesté. J'avais l'ordre de leur enseigner le fonctionnement du
canon pour qu'ils puissent assener un coup mortel aux rebelles de Pattani qui
ont osé défier le Seigneur de la Vie.
— Vous avez naturellement une lettre royale dans ce
sens?
— Hélas, Excellence, elle est au fond de la mer,
avec tout ce qui m'appartenait.
— Comme c'est commode », observa le gouverneur d'un
ton moqueur. Il prit une noix dans sa boîte à bétel en or. Il la mâcha d'un air
songeur. Il n'avait pas eu la vie facile, se dit-il, depuis que ces pêcheurs
avaient signalé la présence d'un objet bizarre émergeant de l'océan. Être dans
l'obligation d'exécuter un homme à qui il venait de décerner la plus haute
distinction de la province allait le rendre parfaitement ridicule. Le peuple pourrait
bien ne pas faire la différence entre un canon et une longue-vue, mais le
dernier des paysans aurait entendu parler des honneurs prodigués au boxeur
farang. Pis encore, il avait envoyé un rapport plein d'éloges au Pra Klang
d'Ayu-thia, vantant non seulement les mérites du farang mais suggérant même que
le gouvernement trouve un moyen d'utiliser ses services. Au diable ce farang
beau parleur et fourbe ! Et dire qu'il l'avait trouvé sympathique! Son rapport
était parti voilà deux jours par courrier à dos d'éléphant et il n'y avait
maintenant aucun moyen de l'intercepter. Toute cette affaire était extrêmement
gênante et iisquait de se révéler dangereuse. Comment pourrait-il s'attendre à
conserver son poste de gouverneur quand le Pra Klang découvrirait qu'il avait
conféré à un contrebandier la plus haute distinction de sa province? Même s'il
tentait d'étouffer l'affaire, le farang hollandais, qui cherchait à faire
évincer du pays ces Anglais, ne manquerait pas d'attirer l'attention sur les
canons et de raconter la chose dans tout Avuthia.
Déjà, par crainte de provoquer des rumeurs, il avait dû
faire désarmer l'escorte qui avait ramené les farangs à Ligor. On avait fait
jurer le secret à tous les gardes sous peine de mort pour eux-mêmes et pour
leurs familles. Voilà maintenant que venait s'ajouter le problème de tous ceux
qui avaient entendu le farang parler siamois dans la cour. À eux aussi il
faudrait imposer le silence.
Y avait-il une ombre de vraisemblance dans le récit
fantaisiste de ce farang? se demandait-il. Une partie en lui commençait presque
à le souhaiter. Cela éviterait assurément pas mal de problèmes. Mais un farang
travaillant à la sécurité intérieure du royaume? L'idée était grotesque. Jamais
Sa
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