Eugénie et l'enfant retrouvé
bas.
Pendant qu’elle descendait l’escalier, l’homme s’étendit sur le lit pour en apprécier la largeur, la longueur, et surtout se faire une idée de la qualité du matelas. Puis il s’installa dans le fauteuil.
Quand il revint en bas, il trouva son hôtesse assise dans le salon.
— Madame Létourneau, je vais prendre la chambre.
— J’en suis très heureuse, monsieur...
— Charmin, Armel Charmin.
La voix contenait une pointe d’agacement.
— Je n’oublierai plus, monsieur Charmin. Vous faites maintenant partie de la maison. Quand souhaitez-vous emménager ?
L’homme fouillait dans la poche droite de son pantalon pour sortir son portefeuille.
— ... Dimanche, après la messe? Enfin, je veux dire après dîner.
Donc, il avait avisé sa propriétaire actuelle de son départ quelques semaines auparavant, ou alors celle-ci souhaitait le voir partir au plus vite. Thérèse regretta de ne pas lui avoir demandé de référence. Dès le lendemain matin, elle irait au presbytère afin de s’informer de la moralité de ce monsieur auprès du père François.
— Oui, cela me va, accepta-t-elle.
Si l’homme se révélait indésirable, elle pourrait toujours lui fermer la porte au nez. Jamais il n’oserait la forcer, surtout que Jacques n’en ferait qu’une bouchée si jamais il se montrait désagréable.
— Je vais tout de suite vous verser le loyer d’octobre, et deux semaines en plus pour couvrir celles qui restent au mois de septembre. Vous voudrez bien me donner un reçu ?
— Oui, oui, monsieur Charmin. Venez avec moi dans la cuisine.
Cette façon de payer longtemps à l’avance lui plut. Déjà, sa méfiance descendit d’un cran.
*****
Le nouveau locataire de Thérèse Létourneau se montra fidèle à la parole donnée. Dimanche, un peu après une heure, à bord d’une voiture taxi, il se présenta devant la porte de la maison de la 3e Rue. Le chauffeur voulut bien l’aider à déposer ses bagages sur le trottoir, mais il ne poussa pas plus loin sa collaboration.
L’homme avait effectué tout le trajet un fardeau sur les genoux. Il le déposa momentanément sur le perron, le temps de payer la course, puis il frappa à la porte. La logeuse ouvrit en lui adressant son meilleur sourire.
— Monsieur Charmin, je suis heureuse de vous revoir.
Deux heures plus tôt, tous les deux s’étaient salués sur le parvis de l’église. La veille, le père François l’avait rassurée sur la moralité
du
locataire.
Cela
lui
valait
le
meilleur
accueil aujourd’hui.
— Je ne vous serre pas la main, dit-il en baissant les yeux sur la longue boîte rectangulaire qu’il tenait dans les bras.
Son hôtesse reconnut un appareil radio. Elle s’effaça en disant :
— Votre porte est ouverte, la clé est sur la commode. Je demande à mon fils de vous aider à monter tout cela.
— Ce n’est pas la peine.
— Cela lui fera plaisir, je vous assure.
Un instant plus tard, Jacques ne manifesta pas une joie sans borne à cette idée. Il abandonna pourtant la lecture de l’édition de la veille de La Patrie et arriva sur le perron en même temps que le nouveau locataire.
— Monsieur Charmin, voilà mon fils. Je vous ai parlé de lui...
— Ah, oui! L’étudiant. Je suis enchanté de vous connaître, mon garçon.
Jacques se raidit un peu devant la familiarité, mais sacrifier son intimité représentait un bien faible prix à payer, si cela lui permettait de continuer ses études.
— Monsieur, ma mère me dit que je peux vous aider.
Cette formulation révélait son peu d’enthousiasme.
Thérèse, toujours à ses côtés, se renfrogna.
— J’ai toutes ces boîtes...
Il y en avait trois. L’homme se chargea des deux vieilles valises en carton bouilli. Comme le garçon grimaça au moment de se relever avec un carton dans les bras, il précisa encore en guise d’explication :
— J’ai quelques livres.
Puis, malgré les protestations initiales de Charmin, Jacques monta seul les boîtes alors que leur propriétaire acceptait de prendre une tasse de thé avec sa logeuse. La corvée achevée, le garçon mit son journal sous son bras et annonça, en passant devant la porte du salon :
— Maman, je vais lire dans le parc Victoria.
— Tu as bien raison d’en profiter, il reste encore de belles journées avant l’arrivée du froid.
Du coin de l’œil, elle couvait son nouveau pensionnaire.
*****
Depuis quatre semaines, Béatrice s’initiait aux mystères de la
Weitere Kostenlose Bücher