Histoire du Japon
la plupart muets et anonymes, même si c’est grâce à eux que nous connaissons certains détails extérieurs de la vie que menait l’aristocratie de la capitale.
Cette aristocratie devait être numériquement très restreinte, déjà sur le déclin au tournant du siècle, et appelée à perdre dès l’an 1100 son caractère exclusif du fait de l’admission en son sein d’hommes nouveaux, d’une naissance et d’une éducation moins relevées. En tant que société, son importance réside non dans le nombre mais dans la qualité, et elle doit sans doute une partie essentiel de son caractère distinctif à son éloignement des tristes réalités d’alors, car au XIe siècle un pressentiment de malheur, qui n’avait pas encore franchi les neuf enceintes protégeant la cour, emplissait l’air que respirait le commun des mortels. Il est curieux que la ville impériale, construite à une échelle grandiose, montrât déjà des signes de décadence bien avant que la régence Fujiwara n’atteignît l’apogée de son ostentation. Son plan, très ambitieux, prévoyait certainement une forte augmentation de la population. Mais à la fin du x e siècle, soit deux cents ans après sa fondation, cette augmentation ne s’était pas réalisée. Dans l’intervalle, une émigration régulière des campagnes vers la capitale avait dû se produire, mais aussi de la capitale vers les régions rurales, où les conditions de vie étaient plus prometteuses.
A l’origine, la ville couvrait quelque quinze kilomètres carrés, mais au temps de Michinaga, faute d’habitants, la moitié occidentale (Nishi no Kyô) était pratiquement tombée en ruines. Les murs, les remblais s’étaient effondrés, les toits avaient perdu leurs tuiles, et il ne restait plus que quelques immeubles et petites maisons délaissés au milieu de terrains en friche. Dans la partie orientale, la plupart des grandes salles et bureaux gouvernementaux, ravagés par le feu ou tout simplement négligés, se trouvaient dès 850 dans un état de délabrement désespéré. En 900, la chancellerie était infestée de guêpes et de scolopendres, et au début du xie siècle, Michinaga se servait dans les ruines d’autres bâtiments pour construire son monastère du Höjöji. Après 850, certains édifices gouvernementaux furent reconstruits, mais les incendies et les épidémies continuèrent, ravageant des quartiers entiers. Ainsi, il semble que, si la population de la capitale augmenta, elle le fit très lentement, car en plus de ces calamités, les gens entreprenants avaient tendance à émigrer vers les provinces de l’Est, où la terre était plus abondante et les perspectives d’avenir plus souriantes. Selon toute vraisemblance, à l’époque de Michinaga, la société aristocratique et ses protégés immédiats ne devait guère compter plus de deux à trois mille personnes, ce chiffre pouvant être porté à cinq mille si l’on inclut les courtisans de rang inférieur, les fonctionnaires mineurs et un petit nombre de dirigeants ecclésiastiques. En lisant les comptes rendus dont on dispose sur la vie de Heian, on est frappé de constater que presque tous ces gens étaient apparentés.
Le lecteur du Roman de Genji est tenté d’y voir une description exacte de la société de Heian. Ce qu’elle n’est sûrement pas, car c’est un récit romanesque et non une étude historique ; mais elle révèle l’essence de la vie de la cour de façon convaincante. Il s’agit en fait d’une version idéalisée par un brillant témoin de ce que faisaient et disaient vers l’an mille les gens de Kyoto. En se servant comme correctif des Notes de chevet de Sei Shônagon, on ne peut être très éloigné de la vérité.
Si cette culture métropolitaine est un élément important de l’histoire du Japon, il faut se rappeler que seul un petit pourcentage de la population était directement touché par la vie citadine. Vers 900, la population des campagnes commençait déjà à supplanter l’aristocratie de la capitale en fait de pouvoir réel, et ce non seulement à cause de sa masse, mais aussi de sa capacité de production et de sa puissance militaire. On trouvera au chapitre XII une étude du développement de la société rurale ; pour l’instant, souvenons-nous seulement que la force et l’indépendance des familles dirigeantes de province s’affirmaient toujours davantage, de même que l’importance des grandes maisons guerrières. Au cours du xe
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